Du brouillard dans les épinards

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La lutte porte bien son nom

« Résistance » « Contre-courant » « engagement » « se battre » « défendre des valeurs » « combat »

Un rapide examen du lexique des groupements militants – que nous partageons et utilisons – nous rappelle que nous sommes en lutte. Nous nous opposons à des manières de faire actuellement prédominantes qui ne nous conviennent pas. Nous refusons notamment les rapports de domination, d’assujettissement, d’uniformisation, de mercantilisation que les puissants ont imposés dans nos sociétés.

Ce lexique nous fait également prendre conscience que proposer une alternative à ces rapports de pouvoir ainsi qu’exister en société selon d’autres valeurs est un combat. Il ne s’agit pas que de mots. Ils traduisent la violence à laquelle est confrontée toute tentative et proposition autre. Ils mettent en lumière l’atmosphère régnante.

Nos expériences nous rappellent, elles, que la lutte n’est pas qu’un concept, mais qu’elle s’incarne dans nos corps et nos coeurs. Etre en lutte n’est pas agréable. Des coups sont portés, des attaques menées. Militer implique un risque et laisse parfois des traces. Etre en résistance, en lutte, n’est pas confortable.

Au-delà des contraintes posées et des attaques menées par l’extérieur, défendre des valeurs passe également par des contraintes auto-imposées. Ainsi, refuser un sponsoring, décider de ne pas travailler avec telle ou telle société, choisir des produits issus d’une production respectueuse des travailleur-euse-s et de l’environnement, maintenir des prix non-discriminants, renoncer à des privilèges, travailler bénévolement, décider collectivement, sont des engagements volontaires qui représentent des contraintes, voire des pertes : se priver d’une source de revenus, un prix d’achat plus élevé, aller contre l’habitude des consommateur-trice-s, prendre plus de temps pour arriver à une décision, perdre des avantages…

La tentation rhétorique

Dans un contexte tendu et difficile, voire hostile, il n’est pas étonnant que la tentation d’alléger les contraintes soit forte. Vu qu’il n’est souvent pas possible d’avoir prise sur les facteurs extérieurs, c’est les contraintes auto-imposées qui sont les premières à faire les frais de cette volonté d’allègement.

Abandonner quelque chose auquel on tient n’est pas aisé et afin de faire passer la pilule, nous avons recours à la rhétorique : « Ce n’est pas du sponsoring, j’ai obtenu un bon deal ! » « C’est parce que le public le demande… » « Le bénévolat, c’est du dumping salarial » « Les réus, on perd du temps, les autres ne savent pas de quoi ils parlent. » « De toute façon, si on ne le fait pas, quelqu’un d’autre le fera… » « Ça pourrait être pire… » « Tu veux faire quoi, la révolution ?! »

Ces pirouettes rhétoriques ne sont pas des arguments, elles floutent les enjeux et les conséquences des actions entreprises. Elles ne permettent pas de choisir la meilleure option mais seulement de concilier le confort à une bonne image de soi !

Parallèlement, un autre registre vise à se déresponsabiliser. « Je n’y peux rien, c’est la loi du marché. » « Evidemment, les artistes demandent de l’argent où ils veulent, ce n’est pas de ma compétence, … » « Le patriarcat est bien plus vieux que moi, je n’y suis pour rien ! » « C’est n’est pas de ma faute si … » « De toute façon, ça ne changera rien. »

Le brouillard tue la lutte

Ce brouillard-là floute les enjeux, efface les lignes de front. Il rend confuses nos actions et biaise notre engagement. Ce faisant, il tue la lutte.

Dans cette confusion, les propositions alternatives risquent de servir les mêmes valeurs que celles auxquelles elles prétendent s’opposer. Elles ne deviennent que maquillage du même ! Le postulat de base devient invisible. Ne pouvant être identifié, il est accepté comme fondement immuable. La lutte ne le remet plus en question, mais obtient au mieux des aménagements.

La déresponsabilisation amène au même résultat! Convaincu qu’il n’a pas le choix et que l’impact d’une éventuelle action est nul, qui veut encore se mobiliser ?

Lorsque nous entrons dans ces mécanismes, nous perdons notre conscience, nous abandonnons notre pouvoir de décision, et sommes dépossédés de notre poids.

Nos valeurs

Les contraintes que nous nous imposons de manière volontaire ne sont pas un but en soi. Si nous les avons choisies c’est qu’elles permettent l’émergence et l’existence des valeurs que nous défendons !

L’individualisme maître nous isole. Le temps passé en réu nourrit la richesse du collectif, des interactions vivantes et dynamiques.

Le pouvoir est accaparé par une minorité au détriment du plus grand nombre. L’horizontalité décisionnelle – le partage du pouvoir – induit des relations équilibrées et respectueuses.

Tout système qui favorise certaines personnes en opprime d’autres ; qu’il soit basé sur le genre, la couleur, l’orientation sexuelle, l’âge, … Refuser volontairement et activement nos privilèges est un (premier) pas vers la fin de ces discriminations.

Les fortunes personnelles sont le fait d’une captation des richesses – d’une redistribution non égalitaire. Refuser le sponsoring, proposer un modèle non lucratif et des prix acces- sibles à chacun-e propose une autre répartition des richesses.

Les puissant-e-s tentent de nous priver de notre libre arbitre. Prendre le temps de la réflexion, nous permet de faire des choix éclairés et assumés.

Ni la pénitence pour le salut, ni la radicalité simpliste

Je n’appelle pas à la pénitence ! Il ne faut pas souffrir pour mériter quelque chose ! Les contraintes que nous choisissons librement permettent mécaniquement l’existence d’autres richesses !

Je n’invite pas non plus à la radicalité simpliste. Il ne s’agit pas de simplifier les enjeux et les données. Bien au contraire, il faut reconnaître leur complexité. Prendre ce qui nous appartient et laisser ce qui n’est pas de notre ressort.

Se réapproprier sa puissance d’existence

Nous avons tou-te-s la possibilité (et l’obligation) de faire des choix. Par ces derniers et les actions qui en découlent, nous avons prise sur le monde qui nous entoure et pouvons le changer. Flouter les enjeux et les impacts de nos choix, ainsi que se défausser de notre responsabilité, revient à abandonner notre pouvoir d’existence. Mais il est possible de résister à ce floutage, de dissiper ce brouillard. Nos choix – nos engagements – peuvent être éclairés et assumés. Il est possible de proposer de vraies alternatives. Cela nécessite de prendre le temps, de faire l’effort de penser : d’examiner consciencieusement la complexité des données et honnêtement les raisons de nos décisions.

Il est possible de se r-éapproprier nos choix et de ré-affirmer nos valeurs. Là, réside notre pouvoir !

Sam et Clément